Cette décennie-là
Compta énormément.
Nous portions un immense espoir,
Sans connaître le moindre souci.
Les soucis appartenaient à nos parents —
Mais nous n’en savions rien.
Ils faisaient tout ce qu’il fallait
Avec le peu qui leur restait.
Nous n’avions guère d’argent,
Et nous n’en avions pas besoin.
Celui qui avait un peu de pain
Le partageait avec tous.
Dans les rues, nous jouions à la skrumbousta,
Avec des pierres et des dalles brisées ;
Dans les champs, nous ramassions des bâtons —
Ce jeu s’appelait la klentza.
L’école ouvrait avec les pluies,
Et les tracas reprenaient :
De longues chaussettes de laine,
Des chaussures munies de chaînes.
La vie était paisible,
Les jours n’en finissaient pas.
Nous l’aimions de tout notre cœur —
Sans bombes et sans balles.
L’école primaire terminée,
Libres comme des oiseaux,
Dans la fête, les chants et la joie,
Nous oubliions le passé douloureux.
Nous écoutions des chansons nouvelles —
Celles de Stelios et de Chiotis.
Nous mangions du pain et un peu de fromage,
Mais sur la piste de danse, nous étions les premiers.
Mariages et fiançailles au village,
Nous en apprenions chaque jour ;
Un couple ou deux prit même la fuite,
À l’insu de la belle-famille.
Des amis ici, des amis là,
Des sérénades dans la nuit,
Debout sous les gouttières malgré la pluie
Pour que les filles nous entendent.
Nous travaillions tous dur,
Partant à l’ourinditsa, le travail journalier ;
Nos propres champs et des terres louées,
Puis la promenade du soir.
Les années passaient en beauté,
Mais à mesure que nous grandissions,
Nous savions qu’elles ne dureraient pas —
Nous nous mîmes à chercher notre avenir.
Certains partirent au Canada,
D’autres en Australie ;
Les uns y trouvèrent du travail,
Les autres en Allemagne.
Des familles s’en allèrent —
Garçons comme filles.
On arrangeait des mariages
Pour pouvoir partir à l’étranger.
Pourtant, aucun de nous ne croyait
Qu’il y resterait ;
Le rêve était de partir
Pour une lune ou deux seulement.
Et notre petit village
Se remit à souffrir,
Mais nos cœurs, pour lui,
Battront jusqu’au dernier instant.