« Le jour des œufs rouges » était le nom donné par les garçons du quartier pour
la célébration du dimanche de Pâques par la communauté orthodoxe macédonienne locale.
Notre quartier était situé dans le secteur de Cabbagetown à Toronto, autour de l'église macédonienne Saint-Georges sur la rue Regent. J'habitais quatre portes à l'est de l'église, sur l'avenue Sutton.
Mon père était un immigrant de Macédoine et ma mère une immigrante irlandaise. J'ai grandi en profitant des deux cultures. Ma mère a appris à parler couramment le macédonien, si bien que nos voisins nous considéraient comme une famille macédonienne.
Le jour des œufs rouges fut l'une des nombreuses aventures culturelles que j'allais vivre dans mon quartier. Nous bénéficiions d'une mosaïque ethnique animée, riche et diverse.
La majorité était d’ascendance anglaise, irlandaise, écossaise et canadienne-française. Ces habitants se disaient Canadiens, car ils appartenaient aux deuxième et troisième générations, contrairement à nous, enfants d’immigrants de première génération. Ils nous classaient parmi les
Macédoniens, les Italiens, les Ukrainiens, les Grecs ou les « honkys », alors qu’en réalité nous étions Canadiens puisque nous étions nés ici. Cette façon de penser n’avait pas encore cours dans le Toronto des années 1940.
Je vais maintenant présenter quelques éléments de contexte avant de planter le décor du Jour de l’œuf rouge.
Bien que mon père fût de confession orthodoxe macédonienne, mes frères et moi fréquentions avec notre mère la Sackville Street Mission, une église protestante évangélique.
L’église macédonienne Saint-Georges, à l’angle de Regent Street et de Sutton Avenue, fut construite en 1948. Ses fidèles venaient du quartier comme de toute la ville.
La communauté avait coutume de se réunir le dimanche matin pour l’office de communion. Le soir, ses membres se retrouvaient dans la salle paroissiale du sous-sol pour écouter de la musique et danser les danses traditionnelles des villages, appelées oro.
Mon père était musicien et jouait du violon avec l’orchestre le dimanche soir. Les mariages macédoniens avaient lieu le dimanche, avec l’incontournable repas suivi de danses jusque tard dans la nuit : c’était toujours une joyeuse occasion.
Lors de ces rencontres très conviviales, les jeunes hommes pouvaient observer les jeunes femmes, et inversement. Les familles échangeaient des nouvelles et des potins, et discutaient des naissances, des décès et, bien sûr, des fiançailles.
Ces gens venaient de villages, et la salle paroissiale était leur refuge dans ce nouveau pays : un lieu où ils pouvaient se retrouver comme au village et mener leur vie sociale.
Les chrétiens orthodoxes célébraient généralement Pâques une semaine, parfois un peu plus, après la date observée traditionnellement par les Canadiens. Ils suivaient l’ancien calendrier ecclésiastique.
Cela amenait leurs amis à se plaindre de ne pas avoir, eux aussi, deux jours fériés supplémentaires. Une autre différence était qu’il n’était nullement question du lapin de Pâques ni du père Noël pendant ces fêtes religieuses solennelles.
Lors de la première fête de Pâques après la construction et l’achèvement de l’église en 1948, la communauté macédonienne célébra l’occasion de la manière traditionnelle pratiquée dans sa patrie. L’événement fit sensation dans le quartier, sur les quatre petits pâtés de maisons entourant l’église.
Tard le vendredi soir, une procession sortit de l’église et s’engagea sur Regent Street.
Des prêtres et des diacres la conduisaient, tandis que d’autres portaient des bannières religieuses et de grandes croix. Les fidèles suivaient, tous munis de cierges allumés.
Le but était de parcourir les quatre pâtés de maisons entourant l’église, puis d’y revenir, en commémoration de l’accompagnement du corps du Christ jusqu’au tombeau.
Les habitants de ces rues, protestants comme catholiques, n’avaient ni
vu ni prévu une telle chose, et n’avaient pas été informés que cette procession religieuse aurait lieu, surtout à une heure aussi tardive.
Le chant orthodoxe à deux voix entonné par le prêtre et les diacres recevait la réponse chantée de l’assemblée. Cette liturgie chantée et solennelle précédait les participants, de sorte que les habitants de Sydenham Street entendirent les harmonies avant même de voir les chanteurs tourner vers l’est dans leur rue. Ce qui s’offrit à leurs yeux était une foule, un défilé, une procession comme le quartier n’en avait encore jamais vue.
À cette époque, l’éclairage des rues était faible. Dans l’obscurité entre les lampadaires, les cierges allumés ne révélaient que les visages et la masse indistincte des corps en mouvement.
La procession avançait lentement et avec ordre, chantant et s’arrêtant tous les quelques pas au signal du prêtre. C’était un groupe animé d’un but et se dirigeant vers une destination encore inconnue des spectateurs qui l’observaient depuis Sydenham Street.
En tournant vers le nord sur Blair Avenue, les meneurs se dirigèrent vers notre rue, Sutton Avenue. Blair Avenue ressemblait davantage à une ruelle pavée qu’à une rue : aucune maison ne bordait son court et étroit tronçon entre Sydenham Street et Sutton Avenue. La procession dut donc se resserrer en une colonne étroite derrière les prêtres et les diacres, au lieu de s’étaler comme auparavant, ce qui la faisait paraître interminable. Des gens se trouvaient encore sur Sydenham Street lorsque les meneurs atteignirent Sutton Avenue et tournèrent vers l’ouest en direction de l’église.
Je m'éloigne un instant. Mon père, qui avait participé à ces coutumes lorsqu'il était enfant en Macédoine, n'était pas à la maison : il travaillait de nuit cette semaine-là. Comme il s'agissait de la toute première célébration d'un office de Pâques orthodoxe dans leur nouveau bâtiment, il avait oublié de dire à ma mère ce qui allait se passer et quand.
Ma mère dormait dans la chambre du deuxième étage, à l’arrière de notre maison, qui donnait sur Blair Avenue.
Elle fut réveillée par le chant solennel de la liturgie provenant de la procession qui remontait l'avenue Blair. En regardant par la fenêtre, elle fut effrayée par la vue de ce spectacle à la lumière des cierges. Vers elle s'avançait cette foule guidée par des hommes barbus en soutane portant ce qui ressemblait à des couronnes.
Cela, combiné au chant grave, offrait une scène qu'elle n'avait jamais vue auparavant. Et aucun mari à la maison pour la protéger !
Qu'était-ce donc ? Était-ce la Résurrection ?
Ma mère était une chrétienne pieuse qui lisait la Bible et connaissait bien les Écritures concernant la Résurrection, le Jugement dernier et le retour du Christ.
Cette scène nocturne effrayante à la lumière des cierges était-elle l'une de ces choses, ou toutes à la fois ?
Et ces hommes en soutane ouvrant la marche ? Étaient-ce des prêtres ou des anges ? Rien dans sa vie ne l'avait préparée à ce spectacle saisissant.
En vraie mère, sa première pensée fut pour la sécurité de sa famille : réveillant mes deux frères et moi, elle nous fit sortir sur la véranda, prête à fuir ou à se battre au besoin.
En sortant sur la véranda, nous avons vu les voisins rassemblés au coin de la rue.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » « Ce sont les Macédoniens ! », entendions-nous crier. Il y avait de la surprise dans leurs voix : personne n'attendait un tel événement à cette heure de la nuit. C'était un spectacle de son et lumière comme ils n'en avaient jamais vu, du moins pas à Cabbagetown. Même les catholiques, habitués aux processions, étaient émus par la grandeur et l'ampleur du rassemblement. On aurait dit que chaque Macédonien de Toronto était là pour fêter cette première procession pascale. C'était peut-être même la toute première au Canada ?
Nous habitions à une maison du coin des avenues Blair et Sutton : notre haute véranda nous offrait un poste d'observation idéal. Curieusement, cela fit vibrer une corde culturelle au plus profond de mon âme de huit ans. Le sentiment en était un de familiarité, bien que je n'eusse jamais vu cela auparavant.
Comprendre ce qui se passait apaisa les craintes de ma mère. Dans la procession, nous avons commencé à reconnaître les visages de voisins macédoniens et de parents. En passant, ils nous souriaient et nous faisaient signe comme si nous étions au courant. Ce n'était évidemment pas le cas ! Je suis descendu rejoindre des amis pour suivre la procession jusqu'à l'église.
Un par un, les voisins se dispersèrent pour rentrer se coucher. « C'est fini pour ce soir ! »
« Le spectacle est fini ! », lancaient-ils, puis le calme habituel de minuit retomba sur notre rue.
Nous sommes retournés au lit, ma mère lançant : « Attends un peu que ton père rentre ! ». Je m'endormis sans me douter que ce qui venait de se passer préparait le terrain pour le jour des œufs rouges le dimanche matin.
Le dimanche matin, l'activité était grande à l'église. La procession de la nuit avait attiré un groupe de garçons, dont moi-même, sur le perron. Certains avaient raté le spectacle de la nuit, endormis ou interdits de sortie. Nous attendions la sortie des fidèles venus pour l'office du matin ; si une autre procession devait avoir lieu, nous ne voulions pas la manquer.
« Eh Thompson, tu as chanté et porté une bougie l'autre nuit ? » « Ouais, je l'ai vu chanter et danser », ajouta un autre garçon d'un ton moqueur. Ces remarques me plaçaient carrément du côté macédonien de ma double culture ! Et pourtant j'étais là avec eux, du côté canadien (irlandais).
Telle est la nature d'un groupe de garçons : s'en prendre au plus faible et au plus petit. (Je l'ai vécu alors, et je le constate encore aujourd'hui).
Ils ne m'avaient évidemment pas vu dans la procession puisque j'étais sur la véranda avec ma mère et mes frères. Comment répondre ? C'était un dilemme pour un enfant de huit ans issu de deux cultures. Une part de moi voulait répondre fièrement et défendre mon héritage macédonien, mais un gamin débrouillard de Cabbagetown sait qu'une réplique trop hardie attire les ennuis avec les plus grands.
Que faire ? Ne rien faire, bien sûr, et faire comme si je n'avais rien entendu. J'apprenais ma place dans la société des garçons.
Les fidèles commencèrent à quitter l'église après l'office du matin. Plusieurs femmes portaient des bols et des paniers d'œufs durs teints en rouge foncé. Ce sont ces œufs rouges qui attirèrent nos yeux comme des aimants.
À l'époque, je ne réalisais pas la portée religieuse ou culturelle de ces œufs préparés par les croyants orthodoxes. Des années plus tard, j'ai appris que pour les chrétiens orthodoxes macédoniens, l'œuf teint en rouge symbolise le tombeau et la vie rachetée en en sortant. La teinture rouge symbolise le sang du Christ rachetant l'humanité. L'œuf lui-même est considéré comme un symbole de la résurrection : bien qu'inactif, il renferme la vie scellée en son sein.
Traditionnellement, les œufs rouges sont offerts avec la salutation pascale macédonienne
« Le Christ est ressuscité ».
Ma cousine mariée me repéra parmi les garçons regroupés près des marches raides de l'entrée principale. S'approchant, elle me donna un œuf rouge, m'embrassa sur la joue et me dit : « Le Christ est ressuscité ».
En lorgnant mon trésor, la bande de garçons commença à faire jouer sa ruse naturelle et son esprit débrouillard de Cabbagetown. Ils comprirent que si j'avais reçu un œuf, c'était en raison de mes origines macédoniennes.
Leurs copains d'école étaient macédoniens et ils connaissaient tous les salutations courantes. Tous se mirent à crier à ma cousine : « Sho praish Bratchko », d'autres criaient : « Dobra den, dobra den, hé madame, nous aussi nous sommes macédoniens ! »
Elle et les dames qui l'accompagnaient se mirent à rire de ces déclarations d'appartenance improvisées. Prises par l'esprit du moment, elles distribuèrent un œuf rouge à chacun des garçons qui s'étaient soudainement et miraculeusement convertis à l'orthodoxie macédonienne.
À cet instant cocasse et dans la joie de l'occasion, peu importait qui était un Smith ou un Doncheff, un Evans ou un Thompson. Les Popovitch, Petcoff, Meloff, Nancheff et Tippoff ne faisaient qu'un avec les Begley, Smith, Jones, Bice, Capastrand, Harris et Haddleton. Nous étions devenus la Fraternité de l'œuf rouge.
Nous étions tous copains, nous nous ressemblions tous et, plus important encore, nous avions tous un œuf rouge. Ce matin-là, nous ne formions qu'un seul esprit (du moins est-ce ainsi que je le vois aujourd'hui).
Soudain, l'air sembla crépiter d'électricité statique. Un sentiment bien connu des garçons s'empara du groupe : cet instinct primitif qui annonce qu'une bagarre va éclater.
Je me retournai pour voir Lenny Doncheff faire face à Chris Poppovitch, les yeux fixés sur l'œuf de l'autre, guettant le moindre signe de faiblesse ou de défaut chez l'adversaire.
Instinctivement, nous avons formé un cercle autour d'eux : le vieux cercle primordial de la meute de loups qui guette la chute du premier.
Qu'allaient-ils faire de ces œufs ? Se les jeter dessus ? Mon regard se porta vers les adultes qui semblaient indifférents à ce rassemblement synonyme de bagarre. Contrairement à aujourd'hui où chacun s'occupe de ses affaires, les adultes du quartier intervenaient toujours. Le fair-play était la règle d'or : aucun grand ne pouvait bousculer un plus petit sans que les adultes n'interviennent.
Pourtant, dans cette arène improvisée, deux garçons se faisaient face pour ce qui ressemblait au prélude d'un combat. Des mots furent échangés : « Tu tiens ou tu frappes ? » Allaient-ils se frapper avec ces œufs ? Ces œufs ne venaient-ils pas d'être bénis par le prêtre ? Quel acte profane allait se produire ? Le cercle se resserra.
À ce stade, je dois expliquer mon ignorance en la matière : n'avais-je pas dit que j'étais d'origine macédonienne ? N'aurais-je pas dû savoir ce qui allait se passer ?
Certes, je connaissais l'existence des œufs rouges à Pâques, mais seulement parce que des voisins macédoniens en avaient chez eux. D'ordinaire, une dame âgée nous en donnait un à mes frères et moi. Nous ne teignions pas d'œufs chez nous car ma mère rappelait que nous n'étions pas de foi orthodoxe. C'était la première fois que je voyais autant d'œufs rouges, et c'était la première célébration de Pâques des Macédoniens dans leur nouvelle église.
Lenny Doncheff avança la main en protégeant son œuf, ne laissant dépasser que la pointe supérieure. Alors Chris Poppovitch orienta le sien pointe vers le bas et le rabattit vivement sur l'œuf tenu ! Dans un cri de victoire, l'œuf frappeur brisa la coquille de l'autre !
« À qui le tour ? », lança le vainqueur. Aussitôt, un garçon que je ne connaissais pas s'avança. Le choix « tu tiens ou tu frappes » fut arrêté. L'œuf de l'inconnu s'abattit sur celui de Chris et en brisa la coquille. Pas de cri de victoire cette fois, car l'œuf du vainqueur précédent s'était fendillé.
Le vainqueur était un visiteur venu de Détroit, au Michigan, avec ses parents pour fêter Pâques dans la nouvelle église. Il était différent de nous, dégageant une assurance fanfaronne que nous n'avions pas : l'air du gars de la grande ville au milieu de petits gars de quartier. Il se mit à nous commander avec aplomb : « Alignez-vous, choisissez, je m'en fiche, tu tiens ou tu frappes, ça m'est égal ! »
Or, entre garçons, au sport comme dans une bagarre, on ne cède jamais un avantage. Son indifférence paraissait louche. Garçon après garçon s'aligna, et garçon après garçon perdit ! Son super œuf était invincible. Était-ce parce que son œuf était américain et les nôtres canadiens, comme il ne cessait de le répéter ? Bientôt, tous nos œufs furent brisés, sauf le mien. Danny Melloff, un plus grand, remarqua la scène et dit : « Donne-moi ton œuf pour battre ce péteux ! » Même résultat : mon œuf rejoint le rang des vaincus.
Des hommes observaient la scène, se rappelant peut-être avoir fait la même chose dans leur jeunesse. Ils s’approchèrent tandis que ce super œuf américain continuait de vaincre nos œufs canadiens.
Soudain, la question ethnique s'effaça et le nationalisme s'invita dans le jeu : au quatrième ou cinquième œuf brisé, c'était l'Amérique contre le Canada, tandis qu'il chantait les louanges de son œuf américain.
Un des hommes demanda à voir son œuf. Refusant, le garçon commença à gravir les douze marches raides pour chercher refuge dans l'église auprès de ses parents. L'un de nous, flairant la supercherie, tenta de lui attraper la main : l'œuf lui échappa. Comme en ralenti, nous avons tous regardé, médusés, le super œuf rouge décrire une haute trajectoire en tournoyant. Il percuta les marches, et le son qu'il produisit n'était certainement pas celui d'un œuf dur !
Boing, boing, boing ! C'était le bruit d'un œuf en bois rebondissant sur quatre marches jusqu'au trottoir en béton.
Le jeune Al Capone nous regarda, l'air pris au piège. Il comprit que nous avions démasqué l'imposture. Se retournant, il se mit à gravir quatre à quatre les huit marches restantes menant à l'église.
Première erreur : essayer de duper des gars de Cabbagetown. Peu importait l'origine, nous étions des gars du quartier. Et comme je l'ai dit, il avait introduit le nationalisme : nous étions canadiens et il était américain.
Deuxième erreur : ignorer que les gosses de Cabbagetown étaient réputés au baseball. Tous savaient lancer une balle fort et viser juste. Il s'enfuyait, et nous étions là, non pas avec des balles de baseball, mais avec des œufs rouges durs à la coquille fêlée — le résultat d'un œuf en bois !
Le premier œuf le toucha en plein derrière la tête. Pan, pan, pan ! Les autres œufs l'atteignirent dans le dos. Le mien vola par-dessus sa tête et s'écrasa contre la porte de l'église en s'éparpillant. Deux autres œufs le frappèrent à la tête et, au moment où il ouvrait la porte, un œuf s'envola directement dans le vestibule !
Il s'engouffra dans l'église, atteint par au moins sept œufs, sous les huées et les rires. Les hommes qui nous regardaient étaient stupéfaits par cette scène extraordinaire, à l'exception des deux qui avaient demandé à voir l'œuf magique : eux riaient aux éclats !
La porte de l'église s'ouvrit à la volée et un homme au visage rouge de colère sortit — le père du tricheur, j'imagine. Il criait : « Quelle façon de traiter des visiteurs au Canada ! », en gesticulant et en descendant les marches à toute allure pour nous attraper. D'autres fidèles mécontents sortirent, scandalisés par ce sacrilège d'œufs jetés sur le jeune visiteur.
Certains étaient sans doute des parents venus vérifier si leurs fils étaient mêlés à cet acte profane. Puis sortit le père Mihailovich, furieux, cherchant à savoir si des membres de son troupeau avaient participé à ce lancer d'œufs qu'il venait de bénir quelques minutes plus tôt. Ce qui était le cas, mais tout ce qu'il vit, ce fut le dos de garçons hilares s'enfuyant à toutes jambes.
Il existe des règles chez les garçons de notre quartier : règle numéro un, deux et trois. Règle numéro un : en cas d'ennui, cours. Règle numéro deux : cours pour ne pas te faire attraper. Règle numéro trois : cours dans des directions différentes.
Nous nous sommes dispersés aux quatre vents. Non plus comme groupe ethnique, mais comme un groupe de fiers Canadiens. Le Canada était vengé ! Nous courions comme des garçons canadiens en riant aux éclats. Le Canada règle ses comptes : des œufs américains meilleurs que des œufs canadiens, puis quoi encore !
Derrière nous restait un débris de coquilles rouges, de morceaux blancs et jaunes éparpillés sur le perron de l'église. On aurait dit un champ de bataille jonché des restes d'une douzaine d'œufs. Et c'était bien un champ de bataille : un champ de bataille culturel.
Je suis retourné à l'église environ une heure plus tard, pensant que tout le monde était rentré. N'est-ce pas un dicton vrai que le criminel revient toujours sur les lieux de son crime ?
Le concierge de l'église s'affairait à gratter les restes d'œufs écrasés sur les marches en béton par les fidèles qui repartaient.
Je suis passé devant lui en m'efforçant d'avoir l'air aussi canadien et indifférent que possible.
Il me jeta un regard maussade et murmura : « Kopeeleh ». Il me soupçonnait sans doute d'être l'un des casse-pieds de tout à l'heure. M'entendre traiter de bâtard réveilla ma ruse ethnique : mes deux origines sont très fières et je savais parfaitement qui était mon père. Je lui ai souri et lui ai dit en anglais : « Happy Easter ». Pris au dépourvu, il me renvoya un sourire et hocha la tête, sans doute désolé de sa remarque envers ce garçon canadien si poli.
Je marchai jusqu'à ce que je crus être une distance de sécurité, puis je sifflai pour attirer son attention ;
il se redressa pour me regarder. Me retournant, je me suis penché, j'ai montré mon derrière et j'ai crié dans mon meilleur macédonien : « Baknoova moy guzo » !
J'ai ensuite appliqué la règle numéro un et je me suis enfui en riant, les règles deux et trois étant affaire d'habitude.
Oh, le sentiment d'un enfant de huit ans qui peut puiser dans deux cultures en ce premier jour des œufs rouges de sa vie ! Revanche d'abord sur le fanfaron américain, puis sur l'adulte qui m'avait traité de bâtard.
Au fait, qu'est devenu l'œuf en bois ? Le petit gars l'avait ramassé dans la confusion de la fuite de l'Américain vers l'église. Si vous voulez voir cet œuf en bois rouge, faites-le moi savoir : je l'ai encore. Un trophée de la guerre culturelle macédonienne à Cabbagetown, si l'on peut dire.